Traumatisme vicariant : la souffrance des soignants

Ce qu’on nomme  le burn-out, ou épuisement professionnel, est classiquement reconnu comme étant causé par une augmentation de la charge de travail ainsi que par des stresseurs organisationnels. Cependant, concernant les métiers de la relation d’aide, ces facteurs ne suffisent pas à expliquer le profond mal-être des professionnels.

En se basant sur la notion d’apprentissage vicariant, qui consiste à apprendre par observation, les arcanes de la souffrance particulière liée à la relation d’aide trouvaient là une certaine résonance ; le stress qui menait à cette « dépression professionnelle » avait une autre cause, non reconnue jusqu’alors : le matériel traumatique apporté par les patients.

L’écoute n’est jamais sans effets sur l’écoutant

Dans la notion de trauma, la question de l’expérience de mort est prédominante : ses effets délétères créent une multiplicité de comorbidités, affectant l’être entier dans ses relations à lui-même (syndrome post-traumatique : sidération, altération des fonctions cognitives,  troubles de l’humeur, somatisations, insomnies, hypervigilance, etc.) et au monde.

L’accompagnement des victimes de traumas passe essentiellement par l’écoute empathique et la relation d’aide. Or, le discours est le porteur de l’effroi de la mort, de la désintégration de l’identité physique et/ou psychique. Ces récits traumatiques, portés par les détails sensoriels, ont des premières vertus cathartiques pour les patients. Mais ils génèrent peu à peu des changements chez l’accompagnant ; ce qui a menacé leur vie ou leur intégrité physique ou psychique va atteindre insidieusement leurs accompagnateurs médicosociaux, au niveau cognitif, émotionnel, comportemental, relationnel et spirituel.

La vision du monde des professionnels travaillant de façon régulière avec des personnes ayant vécu un événement traumatique subit peu à peu des altérations.

Usés par le matériel traumatisant rapporté par les victimes accompagnées, les professionnels souffrent alors de ce qui est nommé traumatisme vicariant ou d’usure par compassion.

Ce concept de traumatisme vicariant, ou traumatisme secondaire, été proposé par deux psychologues, Laurie PEARLMAN et Karen SAATVINE, dans les années 1990. Les principales recherches et les apports les plus conséquents sur le traumatisme vicariant sont nés de l’accompagnement des victimes de violences et  d’actes de torture.

Il s’agit d’un traumatisme secondaire, car si l’intervenant n’a pas vécu le traumatisme, il en ressent néanmoins les séquelles, par identification et compassion[1].

« Le processus de traumatisation vicariante est une violation répétée de nos convictions, valeurs et croyances. Il modifie le travail accompli par la lentille appelée « cadre de référence personnel ». » (Christine  Perreault, psychologue au Service correctionnel du Canada)

Les effets de ce « traumatisme par compassion » peuvent ressembler aux signes d’un syndrome post-traumatique ou d’une dépression. Ils ont des répercussions dans toutes les sphères de la vie du professionnel : insomnies et/ou cauchemars à  répétition, hypersensibilité, vigilance accrue, nervosité, ou au contraire repli sur soi, désinvestissement des relations menant à une déshumanisation du lien et un isolement de plus en plus dépressogène.

La littérature du psychotrauma faisait mention déjà de l’existence d’un traumatisme secondaire, quand les personnes ayant vu ou entendu le récit d’une catastrophe touchant l’un de leurs proches, présentaient elles aussi les signes d’un état de choc.

Le traumatisme vicariant porte son attention sur les professionnels de l’aide, ceux-là même qui tous les jours, entendent des récits de souffrances de victimes ou de patients, assistent aux effets quotidiens d’une maladie, vivent avec la mort imminente de l’un d’entre eux…  et doivent continuer malgré tout à aider et soutenir, avec empathie.

Il existe bien sûr des facteurs de risques :

–       des antécédents de violence dans la vie personnelle du professionnel

–       une fréquence élevée  d’exposition aux récits de souffrance

–       peu de temps de récupération

–       peu ou pas de temps de réflexion institutionnelle (supervision et analyse des pratiques)

Les solutions sont donc simple à mettre en place, dès lors que le traumatisme vicariant sera mieux (re)connu et conscientisé comme un réel risque psycho-social spécifique aux métiers de la relation d’aide.

En savoir plus :

Traumatisme vicariant : quand la compassion use…

Le TUC : un test d’usure par compassion

Articles :

 

[1] L’empathie n’est pas la compassion. Voir l’article « L’empathie, jusqu’où ? »

Author Sandrine Duhoux

Psychologue clinicienne, d'orientation analytique. Champs cliniques : addictions, psychotraumas, risques psychosociaux. Spécialités : soutien aux équipes, pédagogie de la formation.

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Join the discussion 3 Comments

  • tregouet dit :

    article très intéressant
    J’ajouterai 2 commentaires
    L’écoute groupale ( plusieurs thérapeutes ) qui se fait dans les groupes traumas a deux intérets
    limiter voire éviter ce traumatisme vicariant par le portage collectif du traumatisme et la relecture en commun de la consultation
    utiliser sa sensibilité (blessée par l’écoute du récit ) pour avancer dans le soin Ce partage du traumatisme n’est ainsi pas délétère ( ou essaie de ne pas l’être ) et est utilisépour la lecture de ce qui se joue chez la personne accompagnée

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